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Droits des femmes et des lesbiennes : conquêtes ou renoncements ?

Ce texte de Vlasta Hepnarova a été écrit pour l’émission Sirènes du 8 mars 2021, animée par Venus Liuzzo.


Aujourd’hui 8 mars, selon l’intitulé officiel de cette journée, nous avons manifesté pour les droits des femmes. Certaines d’entre-nous avons aussi plus spécifiquement défilé pour les droits des lesbiennes, en participant à la partie du cortège en non-mixité lesbienne.

Revendiquer des droits pour les femmes et les lesbiennes, cela signifie placer au moins une partie de nos luttes féministes sur le terrain juridique, c’est-à-dire réclamer une reconnaissance légale de l’État sous la forme de droits. Cette forme de lutte n’est pas nouvelle : par le passé elle a ainsi pu concerner le droit de vote, l’avortement, la criminalisation du viol et, plus récemment, le PACS, le mariage pour touTEs et la PMA.

Pourtant, pour toute militante dont l’objectif politique est, à terme, d’abolir le patriarcat, cette lutte pour les droits peut paraître suspecte. Réclamer des droits à l’oppresseur, n’est-ce pas en effet conforter son pouvoir ? Plus précisément, une telle démarche n’aboutirait-elle pas à faire rentrer les lesbiennes dans la norme, et à accepter l’ordre établi, capitaliste, bourgeois, hétérosexuel, raciste et patriarcal, en s’y ménageant une petite place, plutôt que de contester cet ordre ?

C’est ce type de critiques de la lutte pour les droits qu’ont exposé depuis quelques années un certain nombre de pamphlets – en France, les principaux ayant été les œuvres de Marie-Jo Bonnet, de Sam Bourcier et d’Alain Naze. Pour touTEs les trois, la lutte pour les droits trahit les luttes féministes et homosexuelles des années 70 en abandonnant la radicalité subversive pour désormais chercher la respectabilité et, en réclamant l’égalité, arriver à la pure et simple assimilation à la norme. En amont, les luttes actuelles, par exemple pour la PMA, pécheraient donc par infidélité avec la radicalité des années 70, et en aval, elles pécheraient par le renoncement à une perspective révolutionnaire.

Dans son Manifeste contre la normalisation gay (il entend « gay » au sens large de gay et lesbiennes), Alain Naze dénonce ainsi « une logique d’inclusion et donc de normalisation », y voyant un « reniement » envers l’expérimentation par les homos des années 70 de « formes d’existence hétérogènes, non assimilables au modèle hétérocentré. » Au fond, pour lui, la marge et le placard avaient l’avantage de la subversion, et les conquêtes juridiques auraient dû se limiter à celle, « strictement négative », de la dépénalisation de l’homosexualité, laissant ainsi ouvert « un simple espace de liberté » pour « inventer des formes de vie » et « des pratiques du désir », sans se laisser dicter ces pratiques par le droit, comme l’aurait fait l’adoption du mariage pour touTEs.

Cette insistance sur une résistance au patriarcat qui passerait par des « modes de vie » subversifs était déjà assumée par Marie-Jo Bonnet dans Adieu les rebelles. Rejetant le cadre normalisant du droit, elle déplore aussi dans les luttes pour le mariage et la PMA « la défaite de la contre-culture homosexuelle » et « le cheval de Troie d’un retour au patriarcat » et au « modèle de vie bourgeoise organisé autour du mariage et de la famille. »

Enfin, dans Homo Inc.orporated. Le triangle et la licorne qui pète, Sam Bourcier n’est pas plus tendre avec ce qu’il nomme « l’agenda rikiki des droits » ou « agenda réformiste de l’égalité », l’opposant à « un agenda bien plus large qui vise la transformation de la société, la justice sociale et la redistribution économique. »

Ce qui frappe à la lecture de ces trois pamphlets est l’extrême abstraction de leur appareil théorique. TouTEs trois opposent la norme – ça, c’est le mal – à la subversion – ça, c’est le bien. Pas la peine d’y chercher de conceptualisation fouillée des mécanismes sociaux de la contrainte à l’hétérosexualité, de la division sexuelle du travail, ou encore de l’exploitation domestique ! Le problème de cette société, c’est qu’elle est normative, et la résistance à la norme, c’est tout simplement de vivre en-dehors d’elle, dans des marges radicales.

La conséquence de cette abstraction est que les formes de luttes alternatives à la lutte pour les droits défendues par ces auteurices s’avèrent finalement ne pas dépasser une contestation strictement symbolique de l’ordre établi. Elles se réduisent à la valorisation de simples « modes de vie » – ce style de vie élevé au rang de prétendu militantisme que critiquait bell hooks dans De la marge au centre. Plaidant la marge pour la marge, ces luttes symboliques, en se refusant à avoir un effet institutionnel transformant la société, n’aboutissent qu’au statu quo à peine dérangé par une subversion dans des interstices.

S’il faut agir à une plus large échelle que celle de ces modes de ces interstices, pour chercher à transformer la société dans son ensemble, cela ne devrait être que de manière révolutionnaire, et non, en réformiste, sur le terrain du droit. Certes ! Mais une question se pose : comment vit-on, d’ici la révolution ? Devons-nous refuser toute mesure améliorant nos conditions sociales d’existence en tant que femmes et que lesbiennes, au prétexte que ces mesures ne révolutionnent pas la société ? La vérité est que, oui, les droits ne sont pas une révolution, mais ils améliorent cependant en partie nos conditions. PACS, mariage pour touTEs et, nous n’aurons de cesse de lutter pour l’obtenir, PMA, ont amélioré ou peuvent améliorer notre accès au logement (facilité par le mariage), le fait de garder un logement à la mort de sa conjointe, le sort de nos éventuels enfants en cas de séparation, de mort, la possibilité de savoir ce qui arrive à notre conjointe à l’hôpital, etc.

Toutes ces questions se posent pour nous ici et maintenant, et leur résolution passe par l’obtention de droits dès à présent, fussent-ils loin d’être la panacée, fussent-ils loin de suffire à abolir le patriarcat, dont ils desserrent cependant un peu l’étau sur certaines parties de nos vies.

Un exemple : l’interdiction de la PMA aux lesbiennes relève nettement de ce qu’Adrienne Rich nommait « la contrainte à l’hétérosexualité », un système social de pression et d’obligation poussant les femmes à se mettre sous le pouvoir et la dépendance d’hommes (c’est-à-dire à être hétérosexuelles). En effet, cette interdiction fait de l’hétérosexualité la condition obligatoire pour avoir des enfants, et refuse aux enfants de grandir dans un cadre autre qu’hétérosexuel.

Abolir cette contrainte à l’hétérosexualité, c’est un objectif révolutionnaire. Est-ce à dire qu’obtenir la PMA suffira à cette révolution. Non, évidemment et malheureusement pas. Mais ce droit n’en diminuera pas moins l’un des aspects (concernant la procréation et la filiation) de cette contrainte à l’hétérosexualité, améliorant en conséquence nos vies et nos possibilités dans ces domaines.

Ainsi, une lutte pour les droits ici et maintenant peut être articulée avec une perspective révolutionnaire féministe et lesbienne à plus long terme et, je dirai même, doit être articulée avec celle-ci, afin de répondre aux urgences de nos vies présentes. C’est d’ailleurs cette position pragmatique qu’avaient adopté bon nombre de collectifs et d’associations lesbiennes en 2012-2013, qui avaient soutenu dans la rue le mariage pour touTEs, sans pour autant y voir un idéal ni une révolution.

Rejetant un tel pragmatisme pour se complaire dans une radicalité de pur principe, les pamphlétaires que j’évoquais tout à l’heure ne sont parvenuEs, plutôt qu’à la révolution, qu’à se faire les idiotEs utiles de la droite catholique, lorsque ce n’est pas carrément leur caution lesbienne, à l’exemple de Marie-Jo Bonnet, ayant plaidé contre la PMA dans les colonnes du Figaro ou, plus grave encore, auprès du Sénat…

Donc oui, il était nécessaire de manifester en cette journée des droits des femmes, comme il sera nécessaire, les jours suivants, de continuer à combattre pour obtenir ces droits. Des droits, certes, qui ne suffisent pas à la révolution contre le patriarcat, l’hétérosexualité, le capitalisme et le racisme, mais qui servent cette perspective révolutionnaire en desserrant – un peu – l’emprise des hommes sur nos vies.