Press "Enter" to skip to content

Pour quelle pride radicale ?

L’Inter-LGBT a annoncé le 30 avril 2018 le mot d’ordre de la marche des fiertés parisienne devant avoir lieu le 30 juin suivant. La contestation a été immédiate, se rassemblant sur Twitter sous le mot-clef #PourUnePrideRadicale.

« Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans nos vies ! »

L’Inter-LGBT justifie son choix dans un communiqué de presse1 qui ne mentionne qu’à la toute fin, et comme un ajout de dernière minutes, les combats actuels pour l’élargissement de l’accès à la procréation assistée et contre la répression qui vise les personnes migrantes dont les LGBT. On comprend que les Gay Games sont mis en avant : l’association Paris 20182, dédiée à leur organisation et leur promotion, est d’ailleurs membre de l’inter-associative. Dans le fonctionnement de l’Inter-LGBT, les associations membres décident par vote du mot d’ordre, à raison d’une voix par association. Le choix de ce mot d’ordre signifie donc que la majorité des associations a voté pour celui-ci, et ne montre pas tant une volonté propre de l’inter-associative que les rapports de force existant entre les associations membres. AIDES, membre active de l’Inter-LGBT, a d’ailleurs annoncé qu’elle utiliserait un mot d’ordre différent3. Ces querelles internes sont encore mises en évidence dans les explications données en 2015 par deux associations démissionnaires pour justifier leur départ4.

La porte-parole de l’inter-associative offre au site Komitid des réponses peu convaincantes5. Aurait-elle été elle-même prise en défaut par la décision des associations ? L’insatisfaction des militantEs politiques vis à vis des choix de l’Inter-LGBT semble en tous cas la conséquence – au moins en partie – du départ d’associations parmi les plus politisées, et de la politique de la chaise vide pratiquée par de nombreuses autres vis à vis de l’organisation de la marche des fiertés parisienne.

Que signifie la revendication d’une pride plus « radicale » ?

Qu’elle soit ou non une commémoration d’un événement historique, la marche des fiertés n’est finalement qu’un mode d’action. Chaque mode d’action doit découler d’une stratégie politique, et chaque stratégie politique découle à son tour d’une analyse donnée de notre situation. Quelle est alors cette analyse ? Que revendiquent les nombreuses personnes s’exprimant sous le mot-clef #PourUnePrideRadicale ? Des slogans plus forts ? Plus de bruit ? Plus de « die-in » ? La frustration face aux marches trop consensuelles montre aussi une frustration plus large face à la rareté des actions dirigées vers l’extérieur : s’il s’agit de faire entendre nos revendications sans passer par de grosses associations au fonctionnement interne complexe, d’autres formes d’action sont aussi envisageables. Les tracts peuvent être, par exemple, une façon plus judicieuse de présenter nos revendications auprès d’un large public que de brandir une pancarte dans une marche parisienne orientée vers la fête.

Au fond les débats sur la pride posent la question de quel mouvement LGBT nous voulons et de quels objectifs nous revendiquons. D’un côté, la mouvance LGBT dominante, institutionnelle, représentée par beaucoup des associations membres de l’Inter-LGBT, se bat pour ses droits au sein de la société actuelle : mariage, procréation, lutte contre les discriminations, etc. Bien loin des postures radicales, ces militants se défendent souvent de représenter une quelconque menace pour la société, telle que fantasmée par les réactionnaires de tout poil à l’image de la Manif pour Tous. Se développe alors un discours sur notre normalité et notre innocuité. Pourtant, nous savons que notre seule existence défie le mythe fondamental selon lequel l’ordre hétérosexuel est un état naturel des relations humaines. Nous savons que c’est la raison pour laquelle cette même société s’attache, pour se préserver, à nous cacher, à nous dissimuler au yeux du monde – et des enfants ! –, à nous convertir, sinon à nous tuer.

De l’autre côté, les militants se revendiquant radicaux et, souvent, queers l’ont bien compris, comme en témoignent les slogans scandés lors de la pride de nuit6 : « on est pas là pour déconner, on détruira votre société ». Ils attaquent alors les premiers sur leur « assimilationisme », leur reprochant – outre de réels problèmes comme le racisme très présent au sein des organisations militantes les plus établies – leur combat pour des droits similaires à ceux des couples hétérosexuels comme le mariage ou la procréation médicalement assistée. Pas question ici d’envisager l’émancipation au niveau individuel, de crainte de voir le mouvement récupéré, assimilé par la société. Ces inquiétudes peuvent être légitimes, car nos mouvements ne sauraient se penser sans s’articuler avec les luttes contre le racisme et les inégalités de classe de cette même société.

Une marche des fiertés consensuelle pour toutes les personnes LGBT

Rappelons-nous alors que ces mêmes politiques soi-disant « assimilationnistes » et tant décriées par celles et ceux qui se pavoisent de radicalité, ont un effet concret sur les modalités du patriarcat en ce qu’elles permettent de s’extraire – au moins partiellement – du modèle du couple hétérosexuel qui maintient les femmes dans une position subordonnée. Il est plus facile aujourd’hui qu’il y a 20 ans de soutenir que oui, vivre en tant que lesbienne peut être une amélioration pour bien des femmes. Là encore, ces améliorations substantielles représentent un risque réel pour la société, pour l’ordre patriarcal. Et nos ennemis le savent, ou du moins le pressentent, comme le prouve leur virulence. Nous devrions le savoir aussi.

Cette perspective émancipatrice nous fournit une fierté positive. À la question de pourquoi n’existe t-il pas de marche des fiertés hétérosexuelles, nous répondons souvent au contraire en insistant sur les discriminations que nous subissons. Or les marches des fiertés sont pour de nombreuses jeunes personnes LGBT dans le placard leur premier contact avec d’autres membres de la communauté. Pour les accueillir du mieux possible, il nous faut le prendre en compte lorsqu’on réfléchit à ce que doivent être les prides. Profitons de ce moment pour leur apporter une image positive et réconfortante, et privilégions l’IDAHOT7 pour compter nos mortEs.

Ouverture

Il nous apparaît enfin nécessaire de revendiquer l’homosexualité dans son ensemble. D’abord au niveau global, car elle représente de fait une menace pour la société et l’ordre hétérosexuel établi, et que nous ne pouvons imaginer porter nos revendications sans les articuler dans une critique globale de l’hétérosexualité, vue comme systémique et structurante. Mais également au niveau individuel, car l’homosexualité doit permettre d’améliorer les conditions de vie concrètes des individus, et en particulier des femmes, en leur offrant une porte de sortie du mode de vie hétérosexuel. L’un ne va pas sans l’autre : nous n’obtiendrons pas la disparition du patriarcat tant qu’il n’existera pas d’alternative viable à l’hétérosexualité. Et une alternative n’est viable que si elle envisageable dans le monde dans lequel nous vivons.

Notes :

  1. https://www.inter-lgbt.org/les-discriminations-au-tapis-dans-le-sport-comme-dans-nos-vies/
  2. https://www.paris2018.com/fr/paris-2018/
  3. https://www.komitid.fr/2018/05/25/aides-appel-marches-solidaires/
  4. https://fieres.wordpress.com/2015/05/06/pourquoi-fieres-quitte-t-elle-linter-lgbt/ http://yagg.com/2015/10/06/homosfere-claque-la-porte-de-linter-lgbt/
  5. https://www.komitid.fr/2018/05/09/paris-marche-fiertes-2018-mot-dordre/
  6. Marche organisée peu de temps avant la marche des fiertés, à Paris et dans quelques autres grandes villes, en réponse à la dépolitisation reprochée aux organisations traditionnelles
  7. Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai

Be First to Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.