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À propos de Cineffable : En défense de la non-mixité femmes

Du 31 octobre au 4 novembre se tient à Paris la trentième édition du Festival international du film lesbien et féministe1. Cette année, et comme tous les ans, l’annonce du festival sur les divers réseaux sociaux et espaces de discussion féministes s’est accompagnée depuis plusieurs mois d’un florilège de remarques et critiques provenant du milieu queer. La raison ? La politique de non-mixité du festival. La page de l’évènement est très claire : le Festival est « ouvert à toutes personnes s’identifiant en tant que femme. »2 Comprendre : les femmes – et en l’occurence, cis comme trans.

Pourtant la pratique de la non-mixité entre populations exploitées et/ou minorisées semble bien ancrée dans les mouvances militantes – et en particulier féministes. Elle a été maintes fois défendue3 contre les assauts des hommes qui y voyaient une forme d’exclusion ou de sexisme « inversé ». Dans les discours adressés à l’extérieur (à l’exogroupe, soit, selon les cas, aux hommes, aux blancs, etc.) il semble n’y avoir aucun doute quant au bien fondé de cette démarche et de son utilité dans un contexte politique.

Comment se fait-il alors qu’une telle politique de non-mixité soit critiquée de l’intérieur même des communautés militantes ? La formulation de Cineffable est certes maladroite. Le choix de définir qui est une femme sur la base de « l’identification » est devenu monnaie courante dans le vocabulaire féministe. Cette tournure est souvent critiquée, considérée (à raison) comme misogyne par les féministes radicales qui refusent, dans la lignée des Radicalesbians ou de Monique Wittig, qu’on demande aux femmes de « s’identifier » à leur statut déshumanisé. Parfois, cette critique est de mauvaise foi et celles qui l’avancent, se revendiquant de la mouvance gender-critical, ne cherchent en réalité qu’à pointer du doigt la présence de femmes trans dans leurs milieux. Plus rarement, elle est est reprise par des militantes trans se revendiquant matérialistes ou radicales.

Mais cette critique, parfaitement légitime quand elle ne sert pas en toile de fond un dessein d’exclusion des femmes trans, ne constitue qu’une infime partie des reproches adressés à la non-mixité du festival, et passe relativement inaperçue. L’essentiel des critiques que l’on recense sur le sujet sont d’un tout autre ordre et proviennent pour la plupart d’hommes trans (ou de militantes queer les soutenant) : un homme trans ne s’identifiant pas (ou plus) comme femme, il n’est de fait pas inclus par cette formulation. Pourtant, pour ces militants, leur expérience passée (ou présente) de la condition de femme ou de lesbienne justifierait leur inclusion dans un évènement estampillé lesbien & féministe.

Autrement dit, le reproche qui est fait au festival, c’est d’avoir voulu une non-mixité de femmes (cis comme trans) et non, comme c’est désormais le cas dans la plupart des évènements féministes du milieu queer, une non-mixité « sans hommes cis », parfois aussi formulée en « femmes et minorités de genre », ou encore « femme et trans », en bref une non-mixité qui fasse place aux hommes trans.

Le féminisme : la lutte de qui ?

La question de l’inclusion – ou non – des hommes trans dans les groupes féministes non-mixtes n’est pas nouvelle. Elle se pose depuis aussi longtemps que les personnes trans et leurs mouvements commencent à se conscientiser comme tels, prenant peu à peu leur indépendance des milieux gays et lesbiens auxquels ils étaient jusqu’alors rattachés. Rattachés non simplement par alliance politique stratégique, mais également par une sorte de grand flou conceptuel entourant alors les définitions des identités individuelles. Ce flou se clarifiant pour laisser la place aux identités modernes, bien distinctes, la question de qui est inclus dans quoi se pose naturellement.

Il existe différents types de non-mixité, adaptés à différents types d’évènements organisés par des mouvements aux idées et pratiques politiques diverses. Précisons donc le contexte auquel nous nous intéressons. La question n’est pas tant de savoir si tel ou tel évènement est « inclusif » ou non, ni de si telle ou telle catégorie est, en soi, « inclue » ou non mais de savoir, plus contextuellement, qui inclut qui et pourquoi. Ainsi nous ne dirons rien de l’inclusion des hommes trans dans une non-mixité entre personnes LGBT (lesbiennes, hommes gays, hommes et femmes bies, hommes et femmes trans – sans personnes « cis et hétérosexuelles donc »). Ni de leur inclusion dans une non-mixité trans (homme et femmes trans seulement, sans personnes « cis » de quelque sexe ou orientation sexuelle que ce soit). Celles-ci vont de soi. Nous nous intéresserons spécifiquement à la question de l’inclusion des hommes trans, dans les non-mixités femmes, organisées par les mouvements féministes dans une perspective de lutte contre le sexisme et l’oppression des femmes.

Premièrement, force est de constater que dans la pratique cette question semble déjà tranchée et que la norme est à l’inclusion. Cette inclusion est dans les faits peu critiquée, ou de façon extrêmement marginale. Commençons donc par analyser les raisons de cette inclusion. Les arguments généralement avancés, que ce soit par les hommes trans eux-mêmes ou par leurs soutiens, peuvent se résumer en deux points :

  • Les hommes trans sont également victimes de violences et discriminations patriarcales. Or le mouvement féministe est un mouvement de lutte contre le patriarcat.

  • Les hommes trans étant anciennement des femmes (et parfois encore perçus comme tels), ils sont légitimes à s’exprimer sur la misogynie.

Ces deux arguments sont en fait liés. Quand on dit, dans le premier, que les hommes trans sont victimes du patriarcat, il me semble qu’il faut distinguer deux cas :

Premièrement, le cas où la domination patriarcale qu’ils subissent prend la forme de transphobie. La transphobie touche toutes les personnes trans : c’est une façon pour la société de neutraliser le danger qu’elles représentent pour l’idéologie hétérosexuelle, selon laquelle hommes et femmes sont des catégories naturelles, étanches, et naturellement enclines à l’attirance mutuelle. Cette idéologie est intrinsèque à la domination des femmes qui structure les rapports sociaux et économiques. Pour se protéger, le patriarcat punit les individus qui sortent du rang qu’on leur assigne et qu’on leur présente comme naturel. Au travers de la transphobie ici, mais aussi de l’homophobie. Les hommes homosexuels représentent tout autant une menace pour le patriarcat en remettant l’évidence de l’attirance hétérosexuelle, et sont punis pour cela. Ils sont des victimes du patriarcat. Personne pourtant ne cherche à inclure les hommes gays ou bisexuel dans les mouvements féministes, pour la bonne raison qu’ils ne sont pas des femmes et que différentes expériences du patriarcat impliquent différentes stratégies de luttes. Pourquoi le statut des hommes trans serait-il différent ?

On en vient alors au deuxième cas : celui où leur expérience du patriarcat ne prend plus (ou plus seulement) la forme de transphobie, mais de misogynie. On rejoint alors ici le deuxième argument : les hommes trans ont subi la condition de femme dans le passé, et certains la subissent encore, du fait d’être encore perçus (plus ou moins souvent, suivant les cas) comme des femmes. La misogynie ne vise pas alors les hommes trans. Elle vise les femmes. La misogynie n’est pas une somme de rapports entre individus, hommes ou femmes, cis ou trans. La misogynie est une lutte collective entre le groupe des hommes, comme classe, d’un côté et le groupe des femmes, comme classe, de l’autre. La misogynie vise la classe des femmes pour maintenir leur domination. Les personnes trans sont des cas particuliers, au niveau individuel, pris dans ce conflit à l’échelle de l’humanité.

Les hommes victimes du patriarcat (que ce soit parce qu’ils sont gays, trans, etc.) sont des alliés de circonstance. Ils peuvent être, individuellement, et lorsqu’ils sont perçus comme femmes, victimes directes de cette condition. Personne ne demandera à l’entrée d’un festival comment s’identifie une personne en début de parcours et encore très largement perçue comme femme pour l’en exclure. Ce que nous défendons, ce sont les termes dans lesquels nous formulons nos politiques de non-mixité. Ils ne sont pas des femmes. Le féminisme doit rester, dans les termes, le combat des femmes.

Les termes sont importants car ils mettent en évidence les idées sous-jacentes que l’on se fait des structures politiques et sociales. Si on considère, ici, que la structure en question est un conflit collectif entre le groupe des hommes et le groupe des femmes, alors notre combat doit être celui du groupe des femmes. Il est important de penser que c’est de la domination des femmes, du patriarcat, que découlent les violences transphobes et misogynes. Sinon, nous nous trompons d’ennemi et nous perdons de vue le véritable objectif de notre lutte : la libération des femmes.

Nous devons résister aux tentatives de « dégenrer » le féminisme, qui ne serait plus le combat des femmes mais celui « des femmes et des minorités de genre », ou des « non-hommes cis ». Ces tentatives cachent dans les termes une volonté insidieuse de contrer la prise de conscience grandissante par les femmes de leur unité. On essaie de rendre le féminisme inoffensif en le centrant sur des problématiques individuelles : comportements misosgynes, transphobes que l’on pourrait simplement apprendre à déconstruire, plutôt que de faire face au système dont les bénéficiaires sont les hommes en tant que groupe, et les victimes les femmes en tant que groupe.

Le cas de Cineffable est plus particulier encore. Il s’agit d’un festival lesbien. Le rejet des hommes, dans une société hétérosexuelle, est éminemment politique et radical. Pour cette raison, toutes les tentatives d’établir des alternatives lesbiennes ont été sans relâche attaquées. Le lesbianisme, c’est cet entre-soi féminin qui choque et qui terrifie la structure hétérosexuelle, prête à tout pour en changer les termes. Il est intéressant d’ailleurs de constater que les arguments avancés ne sont guère différents des attaques habituelles des hommes anti-féministes contre les non-mixités : quel besoin de non-mixité quand il s’agit juste de « regarder des films », a t-on pu lire. Ce qui est montré ici, c’est une profonde incompréhension de la nécessité des femmes d’être entre elles, sans porosité à la présence masculine quelle qu’elle soit. Pourquoi incombe t-il toujours au féminisme d’être inclusif de toutes les oppressions, et jamais, ou bien plus rarement, dans l’autre sens, sinon pour empêcher l’unité entre les femmes, et empêcher leur prise de conscience de classe ?

Non-mixités et transphobie

Pour aborder le problème sous un angle un peu différent, on peut se demander pourquoi l’ensemble du milieu féministe actuel, dominé par la tendance queer, insiste tellement sur ce « dégenrage » (et donc cette inclusion).

Au fond, ce que cette dynamique permet, c’est d’occulter le caractère social des catégories de sexe, mis en évidence par le passage de l’une à l’autre au cours de la transition. Et de les ré-essentialiser : l’inclusion ne se base plus sur l’appartenance présente à l’une des catégories (qui est un homme/une femme) mais sur le passé. Qui fut homme, qui fut femme, a été « socialisé » homme/socialisé femme, qui est né homme, qui est né femme, qui est AMAB4, qui est AFAB. À force de dégenrer, on se retrouve à raisonner en termes de naissance et d’assignation, ce que l’on souhaitait éviter à l’origine. Ce renversement re-naturalise les catégories de sexe. Ce n’est pas étonnant. L’idéologie hétérosexuelle, qui veut présenter les catégories de sexe comme immanentes et naturelles, est extrêmement prégnante, inscrite dans tous les cerveaux par des siècles de conditionnement à toutes les échelles et dans tous les aspects de la société. Il est regrettable, mais pas si surprenant de voir qu’elle peut ressortir au cœur même des mouvements féministes les plus politisés.

Nous avançons donc que ce renversement est alors dommageable pour les hommes trans, qui au sein de la société actuelle aspirent à être perçus comme des hommes. Les inclure au prétexte qu’ils ont été des femmes est transphobe. C’est les renvoyer à leur sexe d’assignation et leur nier leur statut d’homme. Et ce que ce renversement implique, en miroir, sur les femmes trans est pour elles extrêmement dangereux.

Nous autres femmes trans sommes constamment renvoyées à un troisième sexe. Pas dans les termes bien sûr : si l’on interrogeait n’importe quel militant queer, il répondrait qu’il nous considère comme des femmes. Mais nous savons qu’entre les mots et les représentations, et il y a un monde, et que même au sein du milieu queer, si nous sommes reconnues comme femmes, ce n’est qu’à demi-mots. On dira bien que nous sommes opprimées, nous aussi, par le patriarcat à travers la transphobie que nous subissons, toujours rangées dans une case à part, jamais vraiment vues comme appartenant à la même catégorie que les autres femmes, les « assignées femmes », les AFAB… En somme : les « vraies » femmes, qui seules subiraient la misogynie.

À ce titre, nous sommes inclues dans les non-mixités, « sans hommes cis », « femmes et trans », car nous avons lutté pour cela, et on admet, plutôt qu’on sait, qu’il faut nous inclure. Mais pour quelle raison ? Dans une non-mixité « sans hommes cis », sommes-nous conviées en tant que femmes, ou en tant que « non-hommes-cis » ? Dans une non-mixité « femmes et trans », sommes-nous conviées en tant que femmes, ou en tant que trans ?

On essaie de tout faire pour nous convaincre que le problème est inverse : une non-mixité femmes uniquement, ce serait « TERF » et transphobe. Mais qu’y a t-il de transphobe à voir les femmes trans comme des femmes ? Les hommes trans sont nos alliés de circonstance, pour lutter contre le patriarcat quand il prend la forme de la transphobie. Mais une non-mixité exclusivement entre femmes, cis et trans, est aussi très importante pour nous. C’est une véritable reconnaissance de notre condition de femmes, de notre expérience de la misogynie, de notre appartenance à la catégorie des femmes, et permet la construction d’une solidarité avec toutes les femmes contre notre oppression commune. Nous savons que c’est au fond ce que les hommes veulent empêcher.

Cineffable est précieux. C’est l’un des derniers grands rassemblement militants féministes, lesbien à résister à la dépolitisation du féminisme, de la non-mixité et du lesbianisme, à ce dégenrage qui leur ôte toute leur radicalité et toute leur substance révolutionnaire. Qui ne soit pas non plus, comme tant d’évènements féministes historiques, tombé en réaction dans l’excès inverse : c’est à dire une transphobie totale et assumée, qui exclue purement et simplement les femmes trans, considérées comme hommes. Pour nous mais plus largement pour toutes les femmes, c’est cette vraie non-mixité et cette vraie sororité qui doivent être défendues.


  1. Site officiel de Cineffable https://www.cineffable.fr/fr/edito.htm 

  2. 30ème Festival internal du film lesbien et féministe, https://www.facebook.com/events/423069561515376/ 

  3. Quelques éléments de réflexion sur la non-mixité féministe, Les Salopettes, Association féministe de l’ENS Lyon. Référence notamment plusieurs textes de Christine Delphy sur la question. https://lessalopettes.wordpress.com/2017/09/17/quelques-elements-de-reflexion-sur-la-non-mixite-feministe/ 

  4. AMAB/AFAB : Jargon queerAssigned Male/Female At Birth (Assigné Homme/Femme à la naissance). 

4 Comments

  1. Plume 4 novembre 2018

    Nan mais là, désolée mais je trouve que c’est n’imp’. Simpliste, d’autre part sophistique au mauvais sens du terme, Si on raisonne en termes de rapports sociaux spécifiques et systémiques, d’expé, de détermination par l’histoire, il n’y a pas plus de fondement à une transversalité « meuf' » qu’à un continuum trans’ (que je critique depuis longtemps aussi). Là pour moi ça sent juste l’opportunisme de rattachement et la panique de légitimité, voir là aussi mes articles récents dont celui d’aujourd’hui même. Il n’y a je pense pas, fonctionnellement, de « classe des femmes universelle »

    J’ai pas vraiment envie d’être assimilée à ce type d’approche (même si bon, la divergence est en soi une chose que je défends). par conséquent je vous demande (décidément, oui, on en arrivera toujours à ça), de supprimer La petite murène de votre blogroll. Si ce n’est pas fait je me verrai obligée de le/vous désavouer publiquement.

    Dommage

    Plume

    • Delphine Christy Post author | 4 novembre 2018

      Bonsoir,

      Dommage en effet que toute tentative de penser l’émancipation des femmes de manière un peu tant soit peu radicale rencontre encore tant d’obstacles aujourd’hui dans le milieu queer. L’existence de situations spécifiques (trans ou autres) au sein du groupe des femmes ne doit pas empêcher de penser la condition des femmes en tant que classe, c’est une chose à laquelle nous tenons à QTF et nous comptons bien continuer à écrire là-dessus dans le futur, spécifiquement de notre point de vue de femme trans. Par ailleurs, dommage également qu’il ne soit pas possible d’envisager qu’une femme trans soit capable de penser sa condition de femme selon ses propres intérêts objectifs en tant que femme, et pas par opportunisme ou panique de légitimité. Cette remarque est particulièrement désobligeante et intellectuellement malhonnête.

      Néanmoins nous prenons acte de votre demande et modifierons notre page de ressources dès que possible.

      Delphine

    • Delphine Christy Post author | 4 novembre 2018

      Bonjour,

      Je ne sais pas si vous êtes l’auteur de cet article, nous l’avons déjà vu passer. Nous avons l’intention d’y répondre, cela s’annonce un peu difficile car il nous semble relativement confus, mais nous aimerions le faire le plus sérieusement possible ne serait-ce que par honnêteté intellectuelle. En tous cas merci du partage.

      Delphine

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